Hélie de Saint Marc
Il se leva pour vivre, avec honneur et fidélité.
Il le paya très cher
Il nous transmet les leçons d'une vie intense.
Marcher à la rencontre d'une légende vivante est une joie profonde, doublée d'une légère inquiétude. Je suis à Lyon, Hélie de Saint Marc , 88 ans, m'attend. Je le sais affaibli. Comment vais-je trouver le soldat, l'écrivain, cette autorité morale qui subjugue par une vie d'engagements et d'épreuves au service de la France ? Marqué par la souffrance dès l'âge de 21 ans, Saint Marc a raconté son destin incroyable dans deux ouvrages, "les Champs de braise" (1995) puis "les Sentinelles du soir" (1999), du jeune résistant de 1941, capturé par la Gestapo puis déporté à Buchenwald, jusqu'au commandant putschiste de 1961, condamné à dix ans de réclusion criminelle puis gracié en décembre 1966.
Ce grand témoin de notre histoire veut savoir comment va le monde, nos armées. L'Afghanistan le préoccupe. Il pense à ses jeunes camarades :
"Vous les avez vus sur le terrain, que pensent-ils ? Sont-ils assez bien entraînés, armés ? Le soldat a besoin de vérité et de cohérence. La guerre d'aujourd'hui est brouillée et incertaine.""Nos jeunes soldats ne se battent pas en Afghanistan pour défendre des biens mais pour remettre le pays à des gens qui veulent la liberté, comme en Indochine. Nos épreuves vietnamienne et algérienne préfigurent peut-être les conflits du XXIe siècle. Une nation perd sa liberté le jour où elle n'a plus en son sein des hommes prêts à se sacrifier pour la liberté."
"J'ai été comblé par l'existence", dit Saint Marc. Je lui parle pourtant des épreuves qui ont dessiné ses rides profondes et affûté son regard sur les hommes. Il ne retient que des leçons de vie. Pour ne pas désespérer ? "L'extrême douleur m'a appris la joie de vivre, sourit-il. L'étincelle jaillit des ténèbres et de l'espérance." Ce qui l'intéresse est "la lueur passagère où se concentre l'essentiel de nos vies". L'a-t-il aperçue ? "Les camps de concentration et la Légion étrangère m'ont appris l'humanisme. L'homme était nu. On ne le jugeait pas sur l'avoir et le paraître mais sur sa vérité profonde." Cet "essentiel d'une vie" fut pour lui le chemin de l'Espagne, avant son arrestation par la Gestapo, le 13 juillet 1943, puis Buchenwald , Langenstein et sa libération le 9 avril 1945, alors qu'il avait été laissé pour mort (il ne pesait plus que 42 kilos). Ce fut aussi cette Indochine de sang où il fit trois séjours, de 1948 à 1954, pour les moments les plus forts de sa vie : les combats à la tête de ses partisans, le poste de Talong à la frontière de Chine, où il abandonna une première fois des gens à qui il avait donné sa parole d'officier de ne jamais les quitter. Un souvenir le bouleverse encore : l'aube dans un village de montagne, une fille apportant un bol de thé : "J'ai connu un moment d'éternité. J'étais encore en vie après avoir tué…"
"Le temps perdu, les vies sacrifiées, la confiance trahie…"
Les drames de l'Algérie accomplirent son destin de combattant : la mort de son beau-frère, le lieutenant SAS Yves Schoen, pure figure de héros militaire, tué le 18 février 1959 ; le putsch du 21 avril 1961 ; son procès devant le tribunal aux armées : "Depuis mon âge d'homme, Monsieur le Président, j'ai connu pas mal d'épreuves : la Résistance, Buchenwald, trois séjours en Indochine, la guerre d'Algérie, Suez, et puis encore la guerre d'Algérie…"
La prison – la Santé, Clairvaux, Tulle – acheva ce parcours hors norme : "Mon passé fracassé et notre avenir qui gisait en morceaux sur le sol de notre cellule." Combien de temps faut-il pour redevenir un homme "normal" après la prison ?
Saint Marc lâche quelques regrets :
"J'ai senti que la vérité n'est pas toujours dans la lumière. Dans chaque homme se trouvent des zones d'ombre. Il n'y a pas de grand homme qui n'ait été un pauvre homme." Nous sommes devant le miroir d'une existence exceptionnelle en défis personnels : "Le doute me brûle. Ai-je toujours été fidèle ? Ai-je toujours agi selon l'honneur ?" Pudique, le commandant s'arrête : "Il existe en chacun une dissonance, une fêlure. Il faut respecter les drames intérieurs."
Ce combattant a toujours voulu rester fidèle à l'exigeante devise de la Légion étrangère. "Toujours servir en visant au plus haut et en s'estimant au plus juste", dit-il en évoquant "les vagues venues de sa jeunesse", "Retrouver la vérité de l'enfant que j'ai été." Après la prison, de 1967 à 1988, ce père de quatre filles "vécut pour vivre", responsable des ressources humaines dans une entreprise métallurgique de la région lyonnaise : "J'ai dû refaire ma vie et j'ai vécu sans passion."La politique le laissa indifférent, comme le profit : "C'est l'éthique qui est importante. Les raisons de vivre, pas les moyens de vivre." S'il n'avait pas été marié, Saint Marc serait devenu moine ou mercenaire…
Chacune de ses défaites reste une douleur, intense, mais aussi une victoire, sur lui-même, ses bourreaux ou ses persécuteurs. Certains le comprirent sur-le-champ, comme le procureur Reliquet à son procès (juin 1961), qui refusa de suivre les réquisitions sévères, ou le général Ingold, démissionnaire de son poste de grand chancelier de l'ordre de la Libération. D'autres mirent des années à le comprendre. En 1995 encore, il se trouva quelques gaullistes pour protester contre l'attribution du premier prix Erwan Bergot de l'armée de terre à Saint Marc pour ses "Champs de braise". Le pardon des hommes, la portée humaniste de sa vie ont apaisé les passions. Saint Marc en a tiré une leçon :
"Les témoins sont le sel d'un pays. De près, ils brûlent la peau car personne n'a envie de les entendre."
Je quitte Hélie de Saint Marc. Le soleil illumine les grilles du parc. Ma joie ressentie avant la rencontre est encore plus profonde. Une phrase du commandant m'accompagne : "Le souvenir n'est pas une tristesse mais une respiration intérieure." Je crois lui avoir dit un adieu définitif mais ce grand soldat ne cessera jamais de se battre.
Frédéric Pons
- " Ma génération n'a pas été en reste d'une trahison. Il fallait entendre, en 1958, les roulements de tambour des salons algérois à l'arrivée du général De Gaulle ! Les épaules galonnées rivalisaient d'ardeur en faveur de l'Algérie française absolue, intégrale et glorieuse. Frétillants, ils citaient par coeur des passages entiers des articles de Michel Debré, devenu Premier ministre, ces textes hallucinants d'inconséquence qui, je l'espère, le poursuivent encore dans la tombe. Notre cohorte de capitaines et de commandants, un peu en retrait, était dépassée par tout ce qu'Alger comptait d'ambitieux et de beaux parleurs. Pourtant, après la révolte de 1961, je n'ai rencontré aucun de ces jusqu'au-boutistes dans les coursives des prisons que j'ai fréquentées.
Lorsque j'ai répondu oui au général Challe, acceptant d'entrer dans la rébellion, je n'avais pas prémédité cette décision. Mais c'était la dernière pièce d'une sorte de puzzle fait d'engagements. Aussi contestable qu'elle puisse paraître aux yeux de certains, elle correspond à une suite logique dans ma propre vie, que je n'ai pas à regretter. Un homme doit toujours garder en lui la capacité de s'opposer et de résister. Trop d'hommes agissent selon la direction du vent. Leurs actes disjoints, morcelés, n'ont plus aucun sens. J'aime la phrase de maître Eckhart : "Ce ne sont pas nos gestes qui nous sanctifient, mais nous qui sanctifions nos gestes." C'est là notre seule liberté."
"J’ai compris en prison ce que pouvait être la vocation monastique, la contemplation. Certes, le moine choisit sa condition. Mais le monastère et la détention sont des expériences similaires. Dehors, la liberté se dissout parfois dans l’agitation. L’enfermement peut développer une force intérieure qui peut être plus grande que la violence qui nous est faite. "
"La noblesse du destin. humain, c’est aussi l’inquiétude, l’interrogation, les choix douloureux qui ne font ni vainqueur ni vaincu."
"Je crains les êtres gonflés de certitudes. Ils me semblent tellement inconscients de la complexité des choses … Pour ma part, j’avance au milieu d’incertitudes. J’ai vécu trop d’épreuves pour me laisser prendre au miroir aux alouettes."
" Un ami m’a dit un jour : « tu as fait de mauvais choix, puisque tu as échoué ». Je connais des réussites qui me font vomir. J’ai échoué, mais l’homme au fond de moi a été vivifié. "
